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Analyse socio-politique
Le Hezbollah libanais: aperçu des enjeux depuis le retrait syrien
Depuis sa fondation aux débuts des années 1980, le mouvement chi’ite libanais Hezbollah a progressivement évolué depuis un groupe armé pratiquant la guérilla sous les patronages (idéologique, technique et financier mais à des degrés divers) de l’Iran puis de la Syrie, vers un mouvement islamo-nationaliste socialement très bien implanté (Biqa’a, banlieues sud de Beyrouth, Sud Liban) et politiquement influent(1).
Quatrième groupe parmi les plus importants au sein du Parlement libanais, son efficace résistance contre Israël et ses importants réseaux sociaux et caritatifs lui permettent de jouir d’un respect qui dépasse la seule communauté chi’ite(2). En effet, aux trois associations liées à la guerre, à savoir el-Jarih qui aide à la réinsertion des blessés et handicapés de guerre, el-Shahid qui assiste les familles des hezbollahi morts au combat, et Jihad et Binaa qui a pour vocation la reconstruction des sites détruits par les bombardements israéliens, s’ajoutent un certain nombre d’hôpitaux, de dispensaires et d’écoles ouverts gratuitement ou pour une somme modique à toutes les communautés.
Sa réputation de probité au milieu de formations politiques notoirement corrompues a également contribué à assoir sa légitimité, notamment et surtout au sein de la communauté chi’ite mais aussi au-delà.
Entre résistance nationale et « terrorisme »
Consécutivement aux attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont modifié leur approche du Parti de Dieu, passant du label de « mouvement de libération nationale » à celui de « groupe terroriste ». Le rapport de la Commission enquêtant sur les attentats de New York, publié en juin 2004, accuse ainsi explicitement le Hezbollah d’avoir entretenu des liens avec des membres d’Al Qaeda, sans toutefois considérer que le mouvement eût connaissance de leurs ambitions. Il apparaît pourtant clair que la lecture salafiste jihadiste – vigoureusement anti chi’ite et déterritorialisée – produite par les suiveurs de Ben Laden anathémise à la fois les croyances religieuses et les pratiques politiques du Hezbollah, excluant au moins théoriquement tout rapprochement entre le mouvement libanais et la mouvance d’Al Qaeda, tant au niveau stratégique que définitionnel.
L’étiquette infâmante et inopérante aux regards des sciences sociales apposée au mouvement chi’ite correspond bien entendu à un acte politique : Israël, le Canada ou encore les Etats-Unis classent le Hezbollah dans leur liste des groupes terroristes, les pays arabes l’associent à un mouvement de résistance légitime contre l’occupant israélien, l’ONU ne le considère pas comme terroriste, tandis que l’Union européenne – malgré les pressions américaines en la matière – demeure ambigüe quant à sa définition du mouvement. Le Conseil de l’Union européenne se contente en effet d’intégrer Imad Fa’iz Mughniyah(3) à sa liste des terroristes recherchés, épargnant de fait ce titre à la branche armée à l’intérieur du Liban et à la composante civile du Parti de Dieu, alors que le Parlement européen a récemment adopté une résolution (non contraignante) qualifiant le Hezbollah de groupe terroriste.
La position a priori radicale du Hezbollah vis-à-vis d’Israël et le lexique islamique qu’il affectionne, ne doivent pas dissimuler les traits particuliers de l’idéologie du mouvement qui en font une composante originale sur le spectre des mouvements activistes musulmans. Celle-ci est le fruit de la pensée des ayatollahs Muhammad Baqir as-Sadr, inspirateur des « cercles d’études » (hawzat al-'ilmiya) à Najaf, un terroir de l’activisme chi’ite à partir des années 1960, et l’Ayatollah Khomeiny en Iran dont le principe du velayat-e faqih (la tutelle du juriste-théologien) fut adopté par le Hezbollah sous la forme d’une allégeance au Guide (mais non, stricto sensu, au gouvernement iranien). Malgré le caractère révolutionnaire de la doctrine de Khomeiny et du revivalisme chi’ite prêché par Baqir as-Sadr, le Hezbollah se distingue de certains mouvements islamistes sunnites au moins sur trois points : le refus de la rébellion contre un Etat sous le prétexte que ce dernier n’applique pas la loi islamique, et l’idée que l’Etat islamique demeure un projet à construire, non une réalité à réactualiser en référence à l’âge d’or des temps prophétiques. Une autre différence repose sur une crainte du chaos apparemment plus forte dans la pensée des hezbollahi que l’utopie révolutionnaire. Cette peur les amène à préférer l’imperfection d’un ordre politique à l’anarchie et à restreindre le recours à la violence(4). Sur l’approbation nécessaire du Guide, cette dernière peut prendre notamment la forme des missions de martyre (le jihâd défensif) ne ciblant théoriquement que des militaires. Une fois encore, cela le distingue de certains mouvements radicaux sunnites ciblant les touristes et les civiles
Les conséquences du retrait syrien
Le récent retrait syrien a entraîné un vide politique dont la magnitude est amplifiée par l’incapacitant système libanais hérité des accords de Ta’if. Celui-ci équilibre les 18 communautés ethno-confessionnelles du paysage politique dont les six plus importantes (Chi’ite, Sunnite, Maronite, Grec Orthodoxe, Grec Catholique et Druze) doivent nécessairement faire partie de chaque cabinet ministériel, rendant particulièrement difficile toute prise de décision sur des points fondamentaux, terme dont la définition même reste d’ailleurs sujette à de profonds désaccords. Il semble que la stabilité de l’équilibre précaire entre les acteurs du pouvoir au Liban dépende en grande partie de l’intervention d’une main étrangère. Après le retrait syrien qui garantissait cet équilibre, la question demeure de savoir qui sera ce nouveau patron. Aux yeux de nombreux libanais, c’est l’ONU – par le biais d’un nombre croissant d’inspecteurs et de rapporteurs – qui tend à combler le vide politique post-syrien, et le Hezbollah ne cache pas qu’il suspecte la France et les Etats-Unis de vouloir incarner les nouveaux parrains du Liban.
Le retrait d’un de ses principaux parrains place le mouvement islamique chi’ite dans une nouvelle situation et en face d’un dilemme difficile : veut-il continuer à demeurer un hybride – à la fois milice armée et mouvement politique, à la fois acteur national et international – ou entend-il opérer une transformation stratégique et devenir un parti politique de même nature que ses concurrents libanais ? Pour le moment, il n’existe aucune réponse définitive tant les faisceaux d’indices émanant des observateurs ou du Hezbollah soufflent le chaud et le froid. Inévitablement, le Secrétaire Général Hassan Nasrallah, siégeant à la tête du Conseil Consultatif du Hezbollah (majlis Shura el-Qarar), va devoir user d’une grande intelligence politique en ce qui concerne la gestion de l’aile militaire de son mouvement.
Avec un retrait israélien effectif depuis 2000, le seul théâtre d’opération pour la branche armée du Hezbollah reste la région des fermes de Sheba’a, réclamées comme libanaises par les hezbollahi mais reconnue comme syrienne sous occupation israélienne par les Nations Unies. L’absence d’un soutien total de la population locale ainsi que d’une légitimité internationale font du contentieux de Sheba’a une épée à double tranchant, instrumentalisée par le Hezbollah à la fois comme justification de la pérennité de son aile militaire et pour répondre aux exigences de l’agenda politique syrien.
Cependant, de par cette ambivalence, le Hezbollah prend le risque à terme de s’aliéner une partie de son soutien au sein d’une population libanaise peu sensible à ce différent frontalier. Les rapports du Hezbollah avec Israël sont d’ailleurs un autre point délicat dans la cartographie idéologique et stratégique du mouvement chi’ite. Selon de nombreux officiels israéliens, le Parti de Dieu joue un rôle important dans l’entraînement, l’orientation et le financement des militants palestiniens, notamment dans le cadre de la seconde Intifada. En mars 2002, Sayyid Hassan Nasrallah a officiellement reconnu que son mouvement offrait une assistance directe aux palestiniens. Même si l’accent est mis sur la nécessité d’opposer à l’armée israélienne une dissuasion crédible afin de protéger le Liban d’une nouvelle intervention, il est clair que le mouvement considère l’existence même d’Israël illégitime et le combat des mouvements palestiniens comparable à celui mené au Liban
Une des conditions requises pour atteindre l’objectif d’intégration du Hezbollah à la vie politique libanaise repose sur son désarmement, ainsi que la résolution 1559 du conseil de sécurité de l’ONU le stipule. Toutefois, le mouvement ne semble pas prêt à un changement aussi radical tant qu’une menace d’intervention israélienne n’a pas disparu et aussi longtemps que l’armée libanaise n’est pas en mesure d’assurer la défense du pays. De son côté, la Syrie n’entend très probablement pas soutenir cette transformation : en ôtant sa cuirasse, le Hezbollah ferait perdre à une Syrie militairement affaiblie sa carte maîtresse dans le cadre d’une future négociation avec Israël.
Paradoxalement, la politique américaine au Moyen Orient renforce l’alliance stratégique entre le Hezbollah et la Syrie, tout en invitant vivement cette dernière à cesser tout soutien au Parti de Dieu(5). Les pressions faites par l’Union européenne et les Etats-Unis en vue d’un désarmement des milices hezbollahi ont contribué au climat d’instabilité régnant au Liban. Les propositions de transformation des règles de gouvernance au Liban sont associées aux choix du Parti de Dieu de résister ou de satisfaire aux (contreproductives) pressions extérieures visant à son désarmement. Il y a là un aspect contradictoire, sinon ironique : l’aide occidentale en faveur des indispensables réformes politiques et économiques du Liban se heurte au blocage de l’action politique, alors que le Hezbollah et ses alliés pourraient en fait soutenir les réformes en question. Peu enclin aux compromis dans une telle situation, le Parti de Dieu fait également obstruction au « dialogue national » réunissant 14 leaders confessionnels et initié en mars 2006, par crainte que leurs interlocuteurs ne profitent des pressions étrangères pour consolider leur position dans les négociations. L’insistance française et américaine sur le désarmement du Hezbollah a finalement remis à l’ordre du jour un agenda militaire dont la pertinence était auparavant moins évidente.
Si la population libanaise soutient majoritairement le désarmement du Parti de Nasrallah, elle interprète toutefois l’exigence d’immédiateté de cette demande – indépendamment d’un règlement plus large des contentieux israélo-arabes – comme un élément de la stratégie pro-israélienne de l’administration Bush Jr. ne servant pas, à terme, les intérêts du Liban. Il est connu que la première partie de la résolution 1559 appelant au retrait syrien a été rédigée par la France et ses alliés libanais, et la seconde s’attachant au désarmement du Hezbollah et des camps palestiniens par les Américains.
L’avenir du Hezbollah sur la scène politique libanaise est donc l’inconnue d’une équation mettant en jeu un certains nombres de facteurs nationaux et internationaux, tels que les réformes politiques au Liban, la survie du régime syrien, l’évolution de la crise irakienne, ou encore la résolution du conflit israélo-palestinien. S’il nous paraît imprudent de prophétiser une issue heureuse pour cet archipel de tensions, il nous semble incontestable qu’il existe, tant au sein de la société libanaise que du Hezbollah lui-même, la potentialité à un règlement pacifique des contentieux et à une intégration plus complète de ce parti hybride au sein d’un jeu démocratique plus efficient.
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- Une partie de sa force vient de sa capacité à mobiliser ses supporters. Les manifestations de mai 2004, par exemple, ont réuni dans les rue de Beyrouth plus de 250'000 personnes afin de protester contre les incursions des troupes américaines dans les lieux saints de Kerbala et de Najaf, en Irak. [retour]
- Il n’est pas inutile de préciser que la représentativité de la communauté chi’ite est un enjeu que le Hezbollah dispute avec le mouvement Amal, originellement le Mouvement des Dépossédés (Harakat al-Mahrumin) fondé en 1974 par Musa al-Sadr mais devenu séculier sous l’impulsion Hussein Husseini puis, depuis 1980, de Nabih Behri. Si le Parti de Dieu sort vainqueur de cette course à la représentation, deux éléments nuancent cette victoire : d’abord, le passé a démontré que sa position proéminente pouvait parfois être remise en cause dans des enjeux électoraux locaux (le Amal gagnant ponctuellement du terrain dans certaines circonscriptions traditionnellement pro-Hezbollah) ; ensuite un schisme interne au Hezbollah n’est pas impossible (le cas de Sheikh Sobhi Tofeili créant le groupe dissident Thawrat al-Jiya’) ; enfin, l’implication de la Syrie cherchant à prudemment équilibrer les forces entre le Amal et le Hezbollah peut partiellement atténuer la prééminence du Parti de Dieu. [retour]
- Officier supérieur du renseignement du Hezbollah [retour]
- Le bras armé du Hezbollah se divise en trois parties : la Résistance islamique (al-Muqawamah al-Islamiyah) et le Jihad Islamique (al-Jihad al-Islami), travaillant à la manière de la guérilla et recrutant dans la communauté chi’ite ; les Brigades libanaises de défense, ouvertes à tous les libanais ; des services de renseignement aux pouvoirs étendus au sein du mouvement se divisant entre le Amn el-Hizb (Sécurité du Parti ) chargé de la protection des dignitaires du Hezbollah et du respect de l’ordre dans les zones qu’il contrôle, et le Amn el-Muddad, le contre-espionnage. Notons également que le Hezbollah jouit d’une capacité opérationnelle dans de nombreux pays occidentaux (Etats-Unis, Canada, Union Européenne, Amérique latine). [retour]
- Cf. The U.S. House of Representatives : the Syria Accountability Act et the Lebanese Sovereignty Restoration Act. Octobre 2003. [retour]