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Analyse socio-politique
Hamas : racines et perspectives d’une victoire
La victoire surprise du Hamas aux législatives palestiniennes du 25 janvier 2006 (74 sièges sur les 132 du Conseil législatif palestinien) mérite un commentaire sur ses racines et ses implications. Tant aux yeux des observateurs extérieurs que des stratèges du Hamas, la vague de soutien populaire au « mouvement de résistance islamique » a atteint une intensité dont peu avait envisagé la magnitude. Ce triomphe électoral plonge néanmoins ses racines dans un terroir plus complexe qu’une première lecture pourrait le laisser supposer.
Il n’est pas rare d'entendre deux analyses complémentaires qui se concentrent – dans une approche microscopique – sur l'exaspération de la population palestinienne vis-à-vis de la corruption qui gangrène l'Autorité Palestinienne et – selon une perspective macroscopique – sur la vision d'une réislamisation idéologique des gouvernances qui concernerait l’ensemble des sociétés arabes majoritairement musulmanes. Or, ces deux points de vue négligent les motivations plus strictement politiques dont l’analyse, derrière le voile des lexiques islamique et séculier, permet de mieux saisir les enjeux de cette victoire.
La tenue d'élections a contribué à partiellement dissimuler le fait que l'absence de souveraineté, de sécurité physique et de protection des libertés civiles furent et demeurent encore la toile de fond où se joue l’intrigue de la victoire électorale du Hamas. Le Fatah (le parti dominant au sein de l’OLP) ne fut pas en mesure de soulager ces maux qui incarnent, bien plus qu’une improbable adhésion populaire à l’idéologie islamiste, les principaux catalyseurs de ce vote-sanction. Si la corruption et les luttes internes entre la jeune et la vieille garde ont été incontestablement parmi les facteurs expliquant cette victoire, une mise en perspective plus globale permet une lecture moins centrée sur la seule compétition entre une autorité séculière (mais en aucun cas « laïciste »), et un mouvement islamo-nationaliste adoptant une position ambivalente, entre projet de réislamisation de la société palestinienne et transformation progressive en un parti politique ouvert aux compromis et aux acteurs non confessionnels.
L'occupation israélienne reste bien sûr le cadre clef du drame palestinien. Outre la progressive destruction des structures de l’Autorité Palestinienne et la construction du « Mur de sécurité », les conditions de vie dans les territoires palestiniens se sont de plus en plus dégradées depuis 2002, avec un système de santé publique près de l’implosion, l’apparition de la malnutrition chez les enfants, la multiplication des barrages routiers qui contrarient fortement la vie économique, ajoutent au budget des familles le coût supplémentaire de leur contournement (parallèlement à une baisse des revenus personnels), et réduisent l’accès tant aux administrations qu’aux hôpitaux et Universités. Cette « hibernation économique », selon l’expression du rapport du CNUCED, ne semble pas promise à se résoudre à moyen terme (TVA et droits de douanes contrôlées par Israël et dont le versement est dépendant des aléas politiques, colonisation en Cisjordanie menaçant l’agriculture – une des rares sources de devises, émigration du personnel qualifié, verrouillage des marchés israélien et arabes à forte croissance, etc.). Cette situation est fortement anxiogène pour une population soumise à des changements aléatoires et imprévisibles, ainsi qu’à l’absence d’un réel horizon d’attente.
En d'autres termes, il est certain que les politiques conjuguées de l'administration de Georges Bush Jr. et du gouvernement Sharon ont fortement affaibli les forces séculières et plus modérées du paysage politique palestinien au profit d'un Hamas recapitalisant le vide laissé par une Autorité Palestinienne décrédibilisée à la fois politiquement, économiquement et moralement. Les enjeux demeurent donc très localisés et la rhétorique jihadiste du mouvement n'est qu'un aspect de sa grammaire politique. Au contraire du Fatah et malgré leur racines communes au sein de la mouvance des Frères Musulmans, le programme du Hamas n’a d’ailleurs jamais été focalisé sur la seule lutte militaire mais a toujours mis l’accent principal sur la transformation sociale et religieuse de la société palestinienne.
En d'autres termes, il est certain que les politiques conjuguées de l'administration de Georges Bush Jr. et du gouvernement Sharon ont fortement affaibli les forces séculières et plus modérées du paysage politique palestinien au profit d'un Hamas recapitalisant le vide laissé par une Autorité Palestinienne décrédibilisée à la fois politiquement, économiquement et moralement. Les enjeux demeurent donc très localisés et la rhétorique jihadiste du mouvement n'est qu'un aspect de sa grammaire politique. Au contraire du Fatah et malgré leur racines communes au sein de la mouvance des Frères Musulmans, le programme du Hamas n’a d’ailleurs jamais été exclusivement focalisé sur la lutte militaire mais a toujours mis l’accent sur la transformation sociale et religieuse de la société palestinienne.
Le Hamas s'est montré suffisamment souple pour organiser une campagne professionnelle ciblant l'ensemble de l'électorat et présentant des candidats très divers et bien formés (dont une femme et un chrétien) ; sa discipline ainsi que sa cohérence idéologique ont à terme porté leurs fruits.
Le soutien populaire aux représentants du mouvement fondé par Sheikh Ahmed Yassin exprime notamment l’espoir d’un changement et très probablement la volonté de poser un acte d’auto-détermination après les concessions, sans réciprocité, faites par le Fatah aux exigences israéliennes et perçues à sens unique par la population. Il serait en ce sens erroné de sous-estimer le facteur psychologique, à savoir la profonde frustration qui, même inconsciemment, s’est exprimée dans le vote Hamas et y a vu un moyen de recouvrer un semblant de dignité.
En choisissant comme modèle le Hezbollah libanais, le Hamas s’est simultanément proposé comme un nouveau mouvement national et imposé comme le fer de lance de la résistance contre l'occupation. Grâce à ses réseaux d’écoles et d’hôpitaux distribuant aides sociales et charité, il a incontestablement gagné un support "horizontal" croissant que les élections ont sanctionné au détriment d'un Fatah perçu de plus en plus inefficient.
En raison de la nouvelle donne géopolitique post-11 septembre, le Hamas entend en effet souligner le caractère strictement national de sa lutte et sa victoire aux élections semble le contraindre à accentuer cette revendication. Ne s'étant apparemment pas préparé à se trouver en première ligne, les dirigeants du Hamas vont devoir nécessairement faire face à une série de défis provenant aussi bien d'Israël, du Fatah, de certaines fractions en son sein et des soutiens financiers internationaux. La diminution d’une partie de ces aides (Israël et les Etats-Unis les conditionnent à la reconnaissance de l’Etat d’Israël, de l’ensemble des accords israélo-palestiniens et à la cessation du terrorisme) pourrait d’ailleurs recentrer la provenance des financements vers le Moyen Orient, notamment l’Iran (10% des ressources du Hamas depuis la fin des années 1980), l’Arabie Saoudite et le Qatar.
A long terme, il est probable que le règlement des relations entre le Hamas et Israël suivra la voie tortueuse et difficile engagée, dans un contexte différent, entre l'IRA et les autorités britanniques. L’organisation des élections municipales coordonnées avec les autorités israéliennes et la déclaration du Caire (signée en mars 2005 entre le Hamas, le Fatah et onze autres organisations islamistes) ont non seulement prouvé qu'un certain équilibre formel était possible entre les différents acteurs de la scène palestiniennes mais que le Hamas était parvenu à se rapprocher d'un gouvernement séculier et à accepter un cessez-le-feu avec Israël sans avoir le sentiment de trahir ses principes. Dans cette perspective, nous pouvons considérer que le Hamas et le Fatah, malgré leurs divergences en ce qui concerne la place de la religion dans la vie publique et de la shari’a dans la législation, représentent deux émanations d’un même mouvement national où l’islam politique est loin de représenter la clé de lecture universelle. De plus, le Hamas s’étant toujours montré particulièrement à même de mesurer les attentes populaires, il n’est pas impossible qu’il décide de suivre l’opinion de la majorité des palestiniens qui favorisent la solution des deux états et de la cessation des violences. Cependant, le mouvement ne peut pas contrôler toutes les fractions armées opérant en Palestine et il existe donc un double risque de violences : inter-palestiniennes, notamment provenant d’éléments des forces de sécurité palestiniennes fidèles au Fatah, possiblement avec le soutient explicite ou non d’Israël ou des Etats-Unis ; avec l’armée israélienne si, par exemple, l’Iran décidait de ne pas soutenir le Hamas en contrôlant le Jihad Islamique. Le paradoxe de la situation apparaît évident en ce que le Hamas va probablement s’efforcer de maintenir le calme et éviter de provoquer une réponse armée israélienne qui l’empêcherait de consolider sa popularité et de mettre en œuvre ses promesses d’amélioration des conditions de vie.
Depuis plus d’une année, le mouvement islamiste a su respecter un cessez-le-feu malgré les provocations et incursions israéliennes et il est très improbable qu’il fasse l’erreur stratégique de reprendre les hostilités avec Israël dans la configuration actuelle. A certains égards, la victoire du Hamas sonne le glas d’une certaine liberté d’action que lui aurait autorisée sa défaite.
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