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Analyse socio-politique
Le régime égyptien : entre islamisme et conservatisme

Lorsque la question des rapports entre l’Etat égyptien et la militance islamiste est soulevée, le premier registre d’analyse retenu demeure le plus souvent les relations entre l’opposition des Frères Musulmans (jamiat al-ikhwan al-muslimun), confrérie fondée en 1928 par Hassan al-Banna (1906-1949), et le gouvernement de Muhammad Hosni Moubarak, arrivé au pouvoir en octobre 1981 consécutivement à l’assassinat d’Anouar al-Sadate. L’objet de cette étude est de mettre en évidence l’importance d’un deuxième registre de relation entre pouvoir étatique et légitimité religieuse en Egypte, dont l’influence sur l’évolution de la société égyptienne apparaît capitale.

Le relatif processus de démocratisation(1) en Egypte a non seulement laissé intact le contrôle du pouvoir par le régime de Moubarak, mais a aussi débouché sur une intensification de la répression, directe ou indirecte, à l’encontre des milieux de l’opposition. Celle-ci peut être distinguée entre une aile « légale », intégrée au système politique et jouissant d’une très modeste représentation au sein du Parlement, et une opposition « illégale » bien que tolérée, représentée par la Confrérie des Frères Musulmans. Cette dernière, officiellement interdite en Egypte depuis 1954, a néanmoins participé à un certain nombre d’élections parlementaires par le bais de candidats indépendants, au point de sextupler, à l’occasion du scrutin de 2005, son nombre de sièges au sein du Parlement(2).

Les relations entre le régime d’Hosni Moubarak et les Frères Musulmans sont rythmées par des phases de répression sélective et des périodes de tolérance, où la Confrérie a pu participer modestement à la vie politique égyptienne. Aucun des deux partis n’a intérêt à opter pour une confrontation ouverte : d’un côté, le gouvernement craint de s’attaquer à un groupement non-violent jouissant d’un large soutien populaire (notamment grâce à ses œuvres de charité, ses réseaux sociaux, ses stratégies d’entrisme au sein des syndicats et associations professionnelles, etc.) ; de l’autre, les Frères Musulmans n’ont pas les ressources nécessaires pour s’opposer ouvertement aux efficients services de sécurité égyptiens, à un système judiciaire assujetti au pouvoir et à une armée plus que méfiante envers la militance islamiste.

La récente (janvier-mars 2007) reprise de la répression à l’encontre des leaders financiers du mouvement des Frères Musulmans par le régime, sous les trois chefs d’accusation de blanchiment d’argent, de terrorisme et d’organisation politique illégale, témoigne que la période de relatives réformes initiée à partir de 2002, n’a pas contribué au développement d’une meilleure stratégie de cooptation de l’opposition islamiste par le gouvernement. Ces tensions surviennent dans un contexte particulier, marqué par des amendements constitutionnels (décembre 2006, présentation au Parlement de l’amendement de 34 articles) visant à préparer la succession du fils d’Hosni Mubarak, Gamal, à la tête du Parti National Démocratique(3), et à limiter le pouvoir de la Confrérie en inscrivant dans la Constitution l’interdiction des activités politiques à base religieuse, ainsi qu’en changeant un système électoral jusqu’ici basé sur un modèle centré sur les candidats, pour un modèle centré sur les listes de partis.

Au-delà de cette compétition ouverte, le cas égyptien est intéressant à analyser à la lumière du rapport ambivalent entre religion et politique, deux sphères inévitablement convoquées lorsque l’on tente de définir des modèles d’analyse pour les sociétés arabes et musulmanes. Bien que le registre régime versus islamisme demeure évidemment capital, il nous apparaît pertinent d’élargir l’analyse aux influences des acteurs religieux non oppositionnels. Pour les organismes intéressés aux scénarii possibles de l’évolution du paysage politique égyptien, il s’agit là d’une dimension importante et souvent sous-estimée. Les analyses prospectives qui mettent l’accent sur les conséquences qu’entraînerait, dans le cadre d’élections libres et régulières, ou même d’un hypothétique processus révolutionnaire, le remplacement du régime par cette militance islamique ouvertement politisée, tendent à négliger un registre au moins aussi problématique : celui de l’impact sur la société égyptienne, des institutions religieuses conservatrices(4) parrainées par le régime.

Le gouvernement égyptien maintient une relation complexe et interdépendante avec les institutions parlant au nom de l’islam, sous la forme d’une coopération entre l’autorité politique, qui s’appuie sur le capital de légitimité conféré par les acteurs institutionnalisés du religieux, et ces derniers, qui attendent de l’Etat qu’il soutienne leur contrôle des affaires religieuses. L’establishment religieux a su tirer parti de la crainte qu’inspire l’islamisme radical. En échange d’une politique de lutte contre l’influence du radicalisme dans la population, les institutions ont gagné un accroissement de leur autonomie dans les domaines de l’éducation, des médias et de la culture. Cet échange de bons procédés est notamment favorisé par le fait que le Parti National Démocratique, vitrine du régime, fonctionne à la manière d’une structure d’amalgame. Dénuée d’orientation idéologique et articulée sur le seul contrôle du pouvoir, elle peut virtuellement absorber en son sein tous les groupes politiques et acteurs indépendants émergeants sur la scène politique, aussi longtemps que ceux-ci ne contribuent pas à affaiblir l’Etat. Les institutions religieuses profitent également des stratégies de diversion des tensions pratiquées par le régime, c’est-à-dire le déplacement du terrain des confrontations, du champ politique vers le social, le culturel, le légal, etc.

Conjuguée avec un contrôle et un maintien de l’ordre efficace des services de sécurité, mais en l’absence de tout discours politique de légitimation, cette stratégie axée sur le seul impératif de survie du régime au détriment de celui de la réforme, a créé un espace vide sur les franges de la sphère politique, réinvesti progressivement par un establishment religieux globalement soumis au régime, mais jouissant de plus en plus d’atouts lui permettant de négocier des espaces d’indépendance. Ce réinvestissement dans des secteurs délaissés par le régime entraîne donc aussi des conséquences politiques indirectes. Si le gouvernement est inflexible sur les trois axes qu’il perçoit comme les clefs de sa survie, à savoir la sécurité (c’est-à-dire d’un côté les milieux radicaux et de l’autre les agitateurs potentiellement capables de mobiliser les jeunes masses sur des questions politiques), ses relations avec ses alliés et les institutions monétaires internationales (de qui dépend le développement économique de l’Egypte), il laisse néanmoins suffisamment de marge de manœuvre aux autorités religieuses pour que celles-ci soient en mesure de contrôler les personnalités susceptibles de créer des troubles de l’ordre public

Si ces sphères ne sont pas jugées capitales par le régime, il n’en demeure pas moins que leur contrôle permet d’accroître l’influence des acteurs religieux et, par conséquence, leur habilité à marchander des privilèges avec le gouvernement ou à s’opposer à son intervention dans leurs affaires : par exemple, lorsqu’en hiver 2001 le gouvernement tenta de prendre contrôle de la gestion de l’impôt de la zakat, à la fois en réponse aux accusations émises par les Etats-Unis quant à la probité des réseaux islamiques de charité, et dans l’espoir de renflouer une partie du déficit du budget de la sécurité sociale(5), l’opposition des institutions religieuses se fit suffisamment forte pour que le régime renonce à cette idée.

Les conséquences politiques de cette interdépendance entre les institutions religieuses et le gouvernement sont d’abord indirectes : l’influence acquise par les premières sur certains secteurs négligés par le discours étatique a déjà favorisé la propagation d’une interprétation conservatrice de l’islam au sein de la société égyptienne, jusqu’à un degré impensable il y a seulement deux décennies. Leur contrôle des lieux de socialisation et des moyens de diffusion des idées (mosquées, maisons de publication, écoles, radios et télévisions) a engendré un certain nombre de conséquences préoccupantes, tel que le progressif retrait des intellectuels séculiers de la scène publique, la mise en œuvre de multiples mesures de censure à l’encontre des publications et des idées, freinant l’émergence d’un véritable pluralisme et la compétition des idées politiques. A moyen et long terme, cette sclérose de la scène intellectuelle contribuera non seulement à poser de nouveaux obstacles à de véritables réformes démocratiques et à l’émergence d’une authentique société civile, mais également posera un défi grandissant pour un régime souffrant d’un sérieux déficit de légitimité. Il est évident que cette profonde pénétration du tissu social par les institutions religieuses leur permet de capitaliser de la légitimité en vue d’un accroissement de leur contrôle social, et donc, de leur pouvoir d’influence sur les affaires de l’Etat. Et ce, d’autant plus que le discours des acteurs religieux, plus conservateur encore que celui des Frères Musulmans, oscillant depuis les mœurs quotidiennes jusqu’aux questions de politique internationale, n’est pas, à proprement parlé, apolitique.

En estimant que le registre des valeurs, c’est-à-dire le contrôle des outils créant du consensus et de la légitimité, est un aspect relativement négligeable, le régime commet probablement une erreur stratégique. Ce retrait des espaces sociaux et culturels se conjugue avec les résultats de l’abandon progressif, initié dans les années 1990, d’une stratégie populiste de légitimation, au profit d’une politique de marchandage et de cooptation des élites. Ces deux mouvements entrent en synergie pour accélérer un phénomène d’affaiblissement symbolique de l’Etat, lequel s’appuie essentiellement sur des moyens de coercition et d’instrumentation pour assurer sa pérennité

Une prudente légalisation des acteurs islamistes et leur graduelle intégration au sein du jeu politique représenteraient, à long terme, des options moins aléatoires que l’abandon des sphères sociale et culturelle au contrôle d’un establishment religieux conservateur et soucieux de défendre ses privilèges. L’apolitisme apparent des institutions religieuses leur permet de consolider une influence croissante sur la société égyptienne sans pour autant être soumis aux règles et contraintes du débat politique. Cette compétition à trois entraîne des situations annulant les objectifs même de l’action gouvernementale : lorsque, par exemple, les milieux islamistes critiquent les décisions de l’Etat, celui-ci affirme en réponse son Islamic correctness en déléguant une partie de ses attributions administratives à une institution telle qu’Al Azhar, laquelle utilise en retour ce gain de pouvoir pour augmenter sa capacité de pression sur l’Etat

Subissant l’étreinte conjuguée de l’islam politique, en la figure des Ikhwan, et d’institutions religieuses affermissant leurs espaces d’influence à mesure que croissent les compromis accordés par le gouvernement, il est probable que la légitimité du régime égyptien ne fera que s’affaiblir jusqu’à un point de rupture que personne – à bien des égards, Frères Musulmans compris – ne veut sérieusement envisager. En l’absence de réformes politiques, sociales et économiques significatives, la question demeure : quand et dans quelle configuration ces tensions atteindront-elles un seuil critique et quelle forme de gouvernement prendra alors la succession du présent régime.

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  1. Abrogation des lois – dérivant de l’état d’urgence – ou régulations limitant les libertés civiles (abolition formelle des tribunaux de sécurité d’Etat en mai 2003) ; amendement des articles constitutionnels touchant les activités politiques au profit d’une élection populaire du Président (accompagnée de sérieuses clauses restrictives concernant l’éligibilité des candidats) ; création de nouveaux organismes semi-indépendants dont l’objectif consiste à surveiller les élections présidentielles et parlementaires. [retour]
  2. Notons que ce résultat ne témoigne pas fidèlement de la représentativité des Frères Musulmans dans la société égyptienne. Ce scrutin a été entaché de nombreuses irrégularités, dont une véritable campagne d’intimidation autour d’un certain nombre de bureaux de vote, surtout lors des troisième et quatrième tours lorsque le régime craignait une percée trop importante des Frères. [retour]
  3. Lorsque Gamal Moubarak prit la tête du très influent secrétariat politique du Parti National Démocratique, il devint clair que le régime, faute d’un autre candidat au profil adéquat, avait choisi le successeur d’Hosni Moubarak. [retour]
  4. Dar el-Ifta, Al-Azhar et le ministère des fondations religieuses sont les plus importantes. [retour]
  5. Afin de réduire ses dépenses, le régime laisse d’ailleurs à la Confrérie la responsabilité des services sociaux, favorisant par-là même l’image d’efficacité et de fiabilité dont jouissent les Frères. [retour]